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Ainsi s'épanouissent les hamsters

de Nicolas Kolly

Nicolas Kolly

Fribourgeois, fou de théâtre, fondateur du Théâtre de L’Arbanel à Treyvaux où nous allons jouer, Nicolas Kolly est mort en 1985 à 38 ans après avoir longtemps lutté contre les atteintes d’une maladie grave. Il nous laissera sept pièces de théâtre inédites, et, écrit en 83, un roman au titre prémonitoire, LE TEMPS IMPARTI.

Devant une vie qui le fuyait imperceptiblement, Nicolas Kolly a fixé dans ses pages tout ce qu’il était. Ecrivant avec la volonté d’aller au cœur de la vérité des êtres et des choses, il a déployé dans son œuvre de troublantes histoires de vie, de souffrance, de mort et d’amour qui progressent inexorablement à travers la beauté ou la cruauté drôle et absurde du monde.

La pièce

Voici cinq hamsters dans leur cage de concentration bien équipée avec roue, ouate, et surtout, une incroyable machine à consommer. Cet étonnant « dieu machine » distribuant cuisses de poulet, mille-feuilles, cigares, balayettes, brosses, champagne, etc… devient l’enjeu essentiel, angoissant et stupide pour la survie et le pouvoir, jusqu’au meurtre.

Pourquoi des Hamsters ?

Le choix de ces « Hamsters » est la continuité d’une démarche qui vise à traiter au théâtre les thèmes de l’angoisse métaphysique et de l’onirisme au travers de personnages rejetés et désespérés. Mon choix de textes pour mes mises en scène est à cet égard assez éloquent.

L’éclectisme des auteurs et des textes des productions de la compagnie n’est qu’apparent. Que ce soit Beckmann l’éclopé perdu de Dehors devant la Porte, Les Aveugles de Maeterlinck perdus dans l’immensité, Victor, cet enfant monstrueux de Vitrac terrifié de vivre dans une société sans but, Joseph Cormalin le chef du Plat de Résistance, s’inventant une fiction abracadabrante pour trouver un sens à sa vie et mourir, ou Truismes, l’histoire d’une femme qui se transforme en truie pour s’affranchir de l’absurdité de la société… Tous ces personnages ont un point commun. Ils se réfugient dans le rêve et la mort pour fuir un monde qu’ils sentent les dépasser.

Un bestiaire, suite…

Avec ces « Hamsters» , la Compagnie nonante-trois désire continuer l’exploration de son « bestiaire » contemporain. Ce huis clos tragi-comique est l’occasion d’une fable métaphysique et burlesque sur l’univers d’oppression insaisissable et absurde dans lequel nous vivons.

Thèmes

L’attente métaphysique

Chez Becket, les personnages ont au moins un sujet d’espérance, qu’un hypothétique « Godot » arrive. Nos Hamsters n’ont plus rien de tout cela. Sans en avoir ni les moyens ni l’ambition, ils esquissent à peine la possibilité d’une vie meilleure. L’idée qu’il puisse y avoir un autre horizon que leur cage ne leur vient même plus à l’esprit. La seule chose qui leur reste de leur liberté est une vague sensation. Toute tentative pour comprendre leur situation se solde par une vaine panique et agitation. Leur perspective de vie ne se résume plus qu’à des considérations basiques : avoir un minimum d’espace, copuler, consommer.

L’illusion du pouvoir

Le pouvoir, ici est symbolisé par l’illusion de dominer la machine à consommer. Cette machine représente par l’absurde notre société de consommation qui pourvoit à tout, du nécessaire au superflu, d’un centaine de cuisses de poulet à un allume cigare... Ici, celui qui donne l’illusion de contrôler la machine est forcement le chef. Leur aliénation est telle qu’ils ne se rendent même plus compte qu’ils sont forcement manipulés ; plus personne ne se donne plus la peine de se demander qui est derrière ce moloch. En étant réduits à leur plus simple expression, ces Hamsters sont devenus des bêtes sauvages. Leur sentiment de survie leur a fait oublier leur humanité et exacerbe leurs instincts les plus vils. Tandis que les mâles s’affrontent pour le pouvoir, les femelles veulent assurer leur survie en se mettant sous la domination du chef ou mâle dominant.

La fin de la mémoire

Le pire outrage fait à ces hamsters, c’est le déni de leur mémoire et de leur culture collective. Il ne leur reste plus qu’un vieux vernis culturel qui ne leur sert plus à rien. Ils n’ont plus aucun souvenir du quand et pourquoi ils sont arrivés dans cette cage. C’est en les privant de leur histoire, de leurs traditions et de leur culture que ces Hamsters se déshumanisent. La force set la brutalité deviennent alors la norme et l’intelligence se réduit à une denrée suspecte et rare. N’ayant plus rien à transmettre, si ce n’est comment juste survivre, l’idée de procréation et de descendance devient absurde.

Un eugénisme social

Les Hamsters ressemblent aux personnages de « la Dispute » de Marivaux où des nantis font une expérience stupide et perverse en confrontant pour la première fois des hommes et des femmes. Dans le cas présent nous avons une cage où tout est organisé et pensé de manière scientifique. La seule preuve tangible que l’on s’intéresse aux protagonistes est cette machine que quelqu’un doit bien remplir. On assiste donc à ce qu’on pourrait appeler une expérimentation sociale. Ces Hamsters, ou sujets, n’ont ici aucun emploi, aucune utilité et sont abandonnés à eux-mêmes. Ce manque de perspectives amène ces Hamsters à s’éliminer eux mêmes, exonérant ainsi la société de la responsabilité de leur mort.

Conclusion

Mettons des « Hamsters » dans un espace physiquement et moralement diminué tout en pourvoyant le nécessaire à leur survie et observons le résultat. C’est parfois la pénible impression que l’on peut avoir en regardant les actualités. Pourquoi survivre s’il n’y a plus rien à transmettre ? L’abondance de biens est elle suffisante ? A quel pouvoir déléguons nous l’organisation de nos vies ? C’est avec drôlerie, burlesque et légèreté que ce texte aborde ces questions graves et métaphysiques.

Mise en scène

décor

Mon envie est de placer ainsi le public dans une position de voyeur et d’expérimentateur sur animaux. Sorte de Moloch moderne, au centre de la scène, se trouvera la machine à consommer. Pour actionner cette machine, on doit passer par un d’ordinateur qui propose des jeux stupides qui n’ont qu’un seul but : faire tester et consommer des produits. Sur l’écran, des logos et des objet divers défileront en permanence. Celui qui réussit le jeux peut actionner une grande manette qui fait alors tomber ce qui a été demandé dans un casier. Tous les déchets (ainsi que le corps d’un des hamsters) seront évacués par un vise ordure intégré dans un des murets qui délimitent l’espace. Recouverts de catelles blanches, ils évoquent ainsi la propreté et l’univers de laboratoire. Au dessus de ces murets, des miroirs. Dans leurs reflets on pourra voir une société narcissique qui se reflète et se regarde sans cesse et sans but créant un surnombre étouffant. Pour s’échapper, on verra derrière la machine centrale un petit cabanon, lieu de sommeil et de copulation. Autour de cet élément central, quelques machines de musculation, substitut effectif aux roues dans les cages de rongeurs.

costumes

Les acteurs seront habillés en survêtements blancs de marques différentes. Leur statut et leur définition se fait grâce à cet affichage publicitaire constant. Par contre, il sera visible que ces tenues sont des prototypes que l’on teste. Ils seront parfois obligés de se changer par la machine. Ces silhouettes grotesques et plausibles permettront de signifier de manière tragique et burlesque la « déshumanisation » des personnages. Paradoxalement, la distance induite par la vision de ces corps sur marqués permettra aux spectateurs une plus grande identification à l’action.

lumière et vidéo

Comme dans un laboratoire, la lumière sera très blanche et oppressante avec des cycles de montée et de descente d’intensité pouvant aller jusqu’au noir. Par voie de conséquence, les spectateurs seront aussi éclairés par la réflexion du sol blanc. Dans cet univers de laboratoire, des projecteurs ponctuels de couleur permettront de caractériser les zones spécifiques du décor. Sur la machine, on verra aussi des projections de vidéos publicitaires aux sujets divers et incongrus souvent en contrepoint avec l’action. Certaines de ces vidéos pourront apparaître comme un conditionnement direct de nos « Hamsters ».

son

Des micros seront placés dans le décor pour sonoriser parfois les personnages, voire déformer leur voix. Cela permettra là encore de jouer avec l’idée d’expérimentation, de surveillance constante et d’absence de sphère privée. Tous les mouvement mécaniques (roue, machine à consommer…) seront traités et amplifiés pour susciter un l’univers sonore concentrationnaire..

jeu

Les acteurs n’auront pas à personnifier des hamsters. L’idée de hamster, on l’aura compris, est plus une métaphore. Le costume et les actions des acteurs, comme avec les machines de musculation par exemple, suffiront amplement. C’est justement ce décalage qui provoquera le trouble et le burlesque. C’est leur méfiance réciproque, leur nervosité et agitation due aux situations qui donneront une impression de bêtes traquées… Pour que les comédiens soient touchants, ils devront jouer avec candeur, énergie et intensité les situations absurdes proposées.

CONCLUSION

Avec la volonté de dénoncer de manière caustique la déshumanisation de nos sociétés, c’est un spectacle qui joue sur les contrastes qui est proposé. Dans un environnement à la fois froid, concentrationnaire et burlesque, voici donc cinq exclus, victimes d’une expérimentation sociale et bestiale, cherchant en vain un sens à leurs vies pour échapper à cette méchante farce.