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Le marchand de Venise

Shakespeare

On ne présente plus Shakespeare, auteur de chefs d'œuvres touchant à l'universel avec humour et férocité. Etant moi-même la fois américain et d'origine juive, après trois années consacrées à l'écriture et aux textes contemporains, j'ai éprouvé le désir de monter ce grand texte « classique », cette tragi-comédie qui a gardé verdeur et ambiguïtés, à l'image de notre époque.

La pièce

Bassanio, ruiné, demande à son ami Antonio de lui prêter de l'argent pour séduire Portia, une riche héritière. Antonio se présente chez le Juif Shylock pour lui emprunter de l'argent contre intérêt alors qu'il n'a cessé de l'insulter publiquement à cause de la pratique Juive de l'usure. Shylock propose à Antonio un marché : il pourra se dédommager d'une livre de chair d'Antonio en cas de non remboursement. Le jour de l'échéance, la dette n'étant pas réglée, Shylock exige son dû. Mais l'habileté de Portia, déguisée en docteur de droit civil, confond Shylock et sauve Antonio. Shylock, ridiculisé, spolié, converti de force et trahi par sa fille qui a rejoint le camp des Chrétiens, s'en va seul tandis que les jeunes triomphent, riches désinvoltes et sûrs de leur droits. Cette fable qui montre une société qui se corrompt avec ses propres valeurs ne pouvait que me plaire.

 

THEMES TRAITES

L'argent et l'antisémitisme

La racine historique du mythe du Juif riche et cupide vient de l'interdiction faite aux catholiques de prêter de l'argent avec usure. Ce que l'on reproche d'abord au Juif Shylock, c'est d'exercer cette pratique à laquelle les chrétiens se refusent !

De prime abord, les personnages chrétiens sont dépeints montrant plus de valeur dans les relations humaines que dans les rapports d'argent, au contraire du Juif Shylock forcément vil et cupide. Antonio prête de l'argent sans intérêts et met sa vie en danger pour son ami, tandis que l'on voit Shylock en agonie après la perte de son argent et hurlant dans les rues : « Mes ducats ! Ma fille! » On se dit alors que pour lui, l'avarice est plus forte que l'amour, donnant ainsi foi aux pires clichés.

L'injustice source d'inhumanité

On rechigne souvent à affronter les causes universelles de la haine : la bêtise et l'injustice. C'est en ce sens que la judéité de Shylock est aussi un symbole de beaucoup de minorités opprimées ; par défi et rage, il est devenu aussi cupide, bête et haïssable que la caricature qu'on à fait de lui. Ce n'est pas l'avarice qui le pousse a vouloir récupérer la livre de chair d'Antonio à tout prix, mais le ressentiment et le désir de vengeance à l'égard de la société. Mais Shakespeare sait aussi montrer Shylock aussi noble et juste que n'importe quel être humain. « Si un Juif fait tort à un Chrétien, où est l'humanité de celui-ci ? Si un Chrétien fait tort à un Juif, ou est patience de ce dernier selon l'exemple chrétien ? Eh bien dans la vengeance. La vilenie que vous m'enseignez, je la pratiquerai et ce sera dur, mais je veux surpasser mes maîtres » Shylock.

Business first !

Alors que Shylock a de solides raisons pour détester les chrétiens, Antonio dit haïr les Juifs juste parce qu'ils sont juifs. Les chrétiens parlent de miséricorde et de charité, mais sont très loin de mettre ces vertus en pratique. Cette hypocrisie des bons sentiments sincères, on en retrouve un exemple aujourd'hui dans le cynisme de certains dirigeants religieux ou d'état occidentaux. Le charme du « Marchand de Venise » est de proposer une galerie de personnages qui sont tous troubles et ambivalents, attachants et haïssables à la fois. Shakespeare montre des chrétiens bien loin de la vertu et guidés aussi surtout par l'intérêt. Même si finalement ils en viennent à s'aimer, c'est le besoin d'argent qui pousse Bassanio à séduire Portia. Lorsque Bassanio demande de l'argent à Antonio, cela se fait au nom de l'amitié, mais aussi sur une base de commerce pur.

Une justice hypocrite

Les lois et les règles sont toujours sujets à interprétation. Pendant la scène finale du procès, Shylock s'en tenant à une interprétation trop stricte de la loi pousse les magistrats de Venise dans leur retranchements, les obligeant à exécuter leurs propres règles. C'est l'arrivée de Portia déguisée en homme de loi qui dénouera le drame. Elle manipulera la loi avec tant d'adresse qu'elle retournera la situation. Avec elle, c'est l'esprit de la loi qui prévaut sur la règle stricte. Si le jugement final évite heureusement une boucherie sur la personne d'Antonio, le verdict est aussi un déni de justice et une humiliation de plus pour Shylock. Il est dépouillé de ses biens, et converti de force au christianisme ! Sa haine l'a perdu, et son châtiment sous couvert de miséricorde, est un déni de d'identité et de subsistance. Devenu chrétien, il ne pourra plus prêter avec usure ! Le fait que la justice ne soit pas seulement un lieu d'équité mais aussi une institution politique véhiculant les valeurs morales dominantes d'une société, fussent-elles injustes, est montré avec force et cruauté pour nos yeux d'aujourd'hui.

Une comédie d'amour et de travestissement

Tous ces thèmes sombres et sérieux sont joyeusement contrebalancés par des intrigues amoureuses, virevoltant de déguisements en travestissements. Cet aspect comique, léger et romantique est aussi un des grand charmes du « Marchand de Venise ». On y trouve aussi une charge enlevée et amusante contre la fatuité masculine. En effet, c'est Portia, déguisée en homme de loi qui sauve la situation d'Antonio et cause la perte de Shylock. Grâce à ce stratagème elle dit et assume dans la pièce sa volonté de montrer qu'elle est capable d'accomplir des fonctions que le monde masculin refuse aux femmes.

CONCLUSION

Parler d'antisémitisme et de racisme est toujours nécessaire. « Le Marchand de Venise » est à cet égard d'une ambiguïté qui permet d'aller au fond des choses sans bons sentiments. L'opposition entre la civilisation chrétienne, occidentale dit-on aujourd'hui, et le reste du monde aux traditions et religions barbares n'est pas aussi lointaine qu'on voudrait le faire croire. Il suffit de voir comment les intérêts économiques savent rallumer avec force les haines et préjugés anciens contre les juifs ou le monde arabo-musulman. Shakespeare permet de traiter ces choses graves avec humanité, grâce, comédie et humour.

 

MISE EN SCENE

Un travail d'adaptation

Etant moi-même franco-américain parfaitement bilingue, j’ai travaillé avec les traductions déjà existantes, pour proposer une adaptation respectueuse et allégée de la pièce. Ces aménagements ont pour but de me permettre de travailler avec 4 acteurs (ceux physiquement sur le plateau) et de resserrer ainsi l’action et le temps de la représentation. Dans cette adaptation, c’est un long flash-back qui est proposé, on rentre dans l’esprit de Shylock qui se remémore le déroulement de sa déchéance. C’est pourquoi on commencera directement par le dernier acte qui montre en vidéo une jeunesse dorée et insouciante qui jouit sans complexe et sans honte de sa richesse et de ses privilèges.

Un espace épuré

L’espace scénique est un lieu presque vide de réclusion et d’enfermement. Il symbolise la chute matérielle et psychique de Shylock. A l’avant scène cour on verra une chaise de trois quart dos au public, poste d’observation de Shylock d’où entrera et quittera l’action. Ainsi, il sera présent toute la représentation. Au milieu de la scène un praticable léger de biais ainsi que deux rideaux à fils légers permettant d’entrer et de sortir de scène avec magie et fluidité.

Accroché en hauteur, comme dans les asiles ou les homes de retraite, se trouvera un écran de télévision. Je désire faire dialoguer directement l’image avec les acteurs. Ainsi, toutes les scènes entre la belle Portia et ses soupirants se fera par télévision interposée. L’idée est de montrer un jeu d’argent qui implique de montrer, comme dans tous ces jeux télévisés obscènes, la mise en scène publique de sentiments dans le but d’obtenir millions et bonne fortune. En dehors de ces moments, elle sera allumée ou éteinte par Shylock. On y verra alors défiler en continu les cours de la bourse comme sur la chaîne d’affaires CNBC ou des images d’informations, tel le dernier acte de la pièce où on voit la Jet set jouir sans entraves de ses privilèges.

Lumière et son

La lumière jouera aussi avec les cadres du cyclo et des pendrillons. Elle aura pour rôle de découper et de créer des espaces de jeu comme des cadrages de cinéma. C'est pourquoi il sera fait énormément usage de découpes. Aussi, on utilisera des petits projecteurs qui éclaireront et souligneront les visages et les regards. Les expressions des visages et des masques ainsi sculptés par la lumière leur prendront un relief et une force dramatique toute cinématographique.

La lumière découpera et de créera des espaces de jeu comme des cadrages de cinéma. Aussi, on utilisera des petits projecteurs et des découpes qui éclaireront et souligneront les visages et les regards. Les expressions des visages et des masques ainsi sculptés par la lumière leur prendront un relief et une force dramatique toute cinématographique.

Le son jouera sur les codes du cinéma, grâce à des nappes et des musiques mettant le spectateur en osmose avec l’action. On s’amusera aussi avec le côté « vénitien ». Il y aura un bruit d’eau constant qui pourra passer du clapotis à la goutte d’eau, voire à un environnement d’égouts. Cela créera un imperceptible mouvement sonore donnant ainsi des sensation sombres et obscures.

Les costumes

L'époque et les costumes proposés seront résolument contemporains. On jouera avec plaisir avec certains anachronismes en ajoutant des décalages discrets dans les vêtements citant la Venise de la Renaissance. Pour le lieu, on sera clairement en méditerranée. On s'amusera aussi avec les signes religieux : croix apparentes voire démonstratives pour les chrétiens, kippa pour Shylock. Ce dernier sera habillée en costume noir strict et élégant, évoquant aussi bien un juif orthodoxe qu'un homme d'affaires. On évitera ainsi l'image cliché du juif avare et victime. Bassanio et Antonio seront en costumes chics, les filles en robes luxueuses et assez nouveau riche. C'est la société aisée et déconnectée de réel qui sera montrée.

Jeu et masques

Pour jouer Shakespeare, il faut un jeu incarné, vif, et direct. Les personnages du « Marchand de Venise » sont à la fois entiers et ambivalents. Tous les personnages sont d’une moralité plus que douteuse, Shylock au même titre que les autres ; chacun est prêt a sacrifier la justice pour ses ambitions, exécrations ou plaisirs. Il s’agira de monter des caractères attachants et haïssables à la fois. Cela demande donc à l’acteur de ne pas composer, mais d’incarner son rôle avec franchise et vigueur pour laisser au spectateur la liberté de voir toutes les facettes et les petites hypocrisies de chacun. D’un autre côté, lorsqu’ils mettront leurs masques, les 4 comédiens pourront s’amuser avec la comédie et la caricature. C’est donc une grande palette et beaucoup de virtuosité qui seront demandées aux interprètes.

Chaque personnage de la pièce porte un masque social. Il me paraît juste et amusant que chaque personnage ait toujours accroché à son costume un masque à disposition (un demi masque) prêt être mis le jouer le rôle social qu’on attend de lui. La « comédia » des apparences sera ainsi suggérée et visible. Mais c’est évidemment et surtout dans l’acte IV, celui du procès, que les masques seront portés et qu’ils prendront toute leur importance, leur saveur et laisseront se déchaîner les hypocrisies. Les masques permettront aussi à certains comédiens de passer rapidement d’un personnage à l’autre.

CONCLUSION

Quand on va voir Shakespeare, on est sûr d’avoir affaire à un bon scénario ! C’est pourquoi on se retrouvera dans un univers aux références clairement cinématographiques. La vidéo sera utilisée comme moyen de bousculer la trame narrative classique et de faire dialoguer des images porteuses de contrepoints. Aussi, l’antisémitisme de la pièce se retrouvera au même niveau que l’intolérance chrétienne aussi condescendante que bien pensante. Cette adaptation resserrée et contemporaine aura une distribution réduite au jeu à la fois charnel, grave ou léger, virevoltant entre masques et travestissements. Nous voici donc dans l’univers d’une cité ou les élites et le peuple sont en perte de repères moraux et gardant plus comme valeurs que l’argent et le plaisir…et que crèvent les Juifs et autre minorités s’ils se permettent de nous déranger dans nos affaires, surtout financières, et prétendent en plus exister !